Jour 6 — Douce Séville
Après l’intensité de Cordoue,
il nous fallait ralentir, souffler, laisser redescendre un peu tout ce que cette ville et cette pierre avaient réveillé. Alors on a choisi Triana. Pas de plan précis. Juste le plaisir de marcher, de regarder, de s’imprégner.
Vous vous souvenez ? L’autre jour, on était passées juste au moment où une mariée sortait de la cathédrale, par une porte discrète, côté Patio de los Naranjos. On s’était demandé ce qu’il y avait derrière. Et cette fois, la porte était ouverte. On a donc découvert une chapelle magnifique, dont j’ai mis du temps à retrouver le nom : la Sacristie principale(Sacristía Mayor).
Un lieu à part, à la fois intime et solennel, baigné de lumière, dominé par une coupole spectaculaire, et orné d’un retable impressionnant. C’est dans ce lieu qu’ont lieu, parfois, des mariages. Et maintenant que j’y suis entrée… je comprends pourquoi. C’est pas la cathédrale, mais quand même.



Et puis, nos pas dans le soleil. Le ciel s’était enfin dégagé, alors on a sauté le Guadalquivir pour traverser vers Triana, l’ancien quartier gitan. Des rues un peu plus brutes, des façades colorées, des balcons fleuris et des enfants dans les cours d’école. Triana ne se donne pas, elle se vit. Et nous, on a pris le temps de la traverser à petits pas, de lever les yeux, de nous laisser surprendre.


Triana, c’est l’âme populaire de Séville. Pendant des siècles, le quartier a vécu presque en marge, de l’autre côté du fleuve, relié par le Pont de Triana, construit sur les fondations d’un ancien pont romain. C’était le quartier des marins, des forgerons, des céramistes, et surtout, celui des Gitans, longtemps exclus du centre-ville. Aujourd’hui encore, on sent que ce quartier a gardé son caractère, sa fierté, son indépendance. Un peu rebelle. Un peu hors cadre. Et terriblement attachant.
Et ça faisait du bien de retrouver le soleil. Après la pluie battante de Cordoue, après les manteaux humides et les doigts engourdis, le moindre rayon faisait du bien. On marchait doucement, les yeux plissés de lumière, le cœur un peu plus léger, et l’ombre des orangers dessinait des dentelles sur les murs blancs.





Sur notre chemin, évidemment, on a croisé des églises. C’est Séville, après tout. Elles surgissent à chaque coin de rue, parfois majestueuses, parfois discrètes, toujours porteuses de ferveur.
Certaines étaient ouvertes. On entrait, comme on pousse une porte familière, juste pour voir. Pour ressentir. Dans chacune, des têtes d’anges, encore. Des dorures. Des cierges. Et ce parfum d’encens qui flotte doucement, comme une mémoire suspendue.







Et puis… il y avait une star. Pas de doute possible. Grande jupe en dentelle noire, cheveux attachés, lunettes noires, la démarche assurée et le port de tête royal.
Elle marchait sur ce trottoir comme on entre en scène, et tout le monde s’écartait, par respect, par admiration, ou juste parce qu’on sentait que c’était son moment.

Et puis, forcément… des patios. Toujours. Partout. Ma passion à Séville avec le Salmorejo.
On les devinait derrière une grille, au détour d’un porche entrouvert, parfois offerts au regard, parfois gardés jalousement, comme un secret de famille. Un sol en mosaïque, une fontaine au centre, des plantes en cascade, et ce calme particulier, qui te donne envie de poser ton sac,
et de rester là, sans rien dire, juste écouter le silence.


Je dois vous l’avouer… le baroque espagnol m’émerveille. Je le croyais kitsch, un peu chargé, presque trop. Mais en fait, pas du tout. Il est surprenant, vivant, parfois exubérant, mais toujours habité. Les dorures, les anges potelés, les plis de robes figés dans le bois… tout raconte quelque chose. C’est une émotion sculptée. Voilà, c’est ça.




Et puis, un peu de street art. Très peu, en vérité. Séville n’est pas une ville de murs revendicatifs ou de fresques géantes. Mais parfois, au détour d’une rue, une silhouette peinte, une phrase griffonnée, un collage discret. Des petites traces de voix plus contemporaines, timides, presque chuchotées. Comme si la ville, fière de son histoire, laissait quand même une petite place aux murmures du présent.




Partout, des boutiques de robes qui tournent. Rouges, noires, à pois, à volants, à dentelle. Des robes qui dansent, même sur cintre. Des robes qui semblent attendre le rythme.
Et moi, au fil des jours, l’envie qui grandit. J’ai vraiment envie d’essayer le flamenco.
De taper du pied, surtout tapé du pied. De lever les bras. De sentir cette force dans le corps, ce mélange de rage, de grâce et de fierté. C’est cliché, après un séjour en Andalousie ? Peut-être. Mais si c’est cliché, alors c’est un très beau cliché.

Et puis, sur un petit mur anodin, des carreaux. Pas les azulejos traditionnels qu’on voit partout.
Non. Des petits carrés de faïence, tous différents. Peints à la main, un par un. Des dessins naïfs. Comme si chacun avait laissé une trace, un morceau de soi, juste là, posé sur le mur.

Déjeuner. Et là encore… salmorejo. Je ne peux pas faire autrement. C’est plus fort que moi. Je dois tous les goûter. Un par un. Quartier par quartier. C’est devenu ma mission andalouse. Celui-là était simple, onctueux, bien relevé. Efficace. J’ai fait un classement. On en parlera bientôt.


Et ce ciel bleu, quand même.

Retour par les quais, comme l’autre jour. Le fleuve à notre gauche, le soleil plus bas, et cette impression que la ville ralentit doucement avec nous. Les reflets sur l’eau, les promeneurs, les cyclistes, les discussions feutrées sur les bancs, aux terrasses des restaurants. Un de ces moments où on ne parle plus trop, parce qu’on est bien, simplement.


Et dans les arbres, des perruches. Vert fluo sur vert tendre, elles piaillent, elles tourbillonnent, elles donnent à Séville ce petit air tropical inattendu. Je me suis arrêtée pour les regarder, parce qu’on n’a pas l’habitude de croiser des oiseaux aussi bavards en ville. Elles, elles sont chez elles.

Et encore… la robe de Julie qui tourne. juste parce que l’envie était là. Un pas, deux tours, le tissu qui s’envole, le rire qui suit, et ce moment suspendu.

Et en parlant de robes qui tournent… Rien à voir avec l’intensité brute du flamenco de l’autre soir,
mais c’était joli à regarder, sympa à photographier.






Oui, je sais… je l’ai déjà photographié, ce patio-là. Mais je le trouve particulièrement beau. Peut-être que c’est la lumière aujourd’hui. Ou l’angle. Ou juste moi, qui le regarde autrement.






J’ai tenté quelques expériences aussi dans mes prises de vue… Changer d’angle, jouer avec les reflets, cadrer autrement. Parfois c’était raté, parfois, surprise ! Je crois que j’avais envie de regarder autrement. De capter autre chose. Pas juste la beauté de la ville, mais ce qu’elle me fait ressentir.



Retour vers le Metropol Parasol, pour le goûter. Et oui, on goûte. Même à Séville.

Et puis, au détour d’une rue, on est tombées sur une quincaillerie improbable. Toute petite, hyper bordélique, avec des outils suspendus partout, des pots de peinture, des vis, des balais, des seaux… et un monsieur derrière le comptoir, comme sorti d’un autre temps. Il existe des lieux comme ça dans tous les pays, on dirait. Des capharnaüms vivants, hors du temps, où l’on pourrait trouver tout, et n’importe quoi. Et quelque part, ça rassure.


Et pour finir ? Salmorejo du soir, à l’appart. Oui, midi et soir. Mais que veux-tu… quand on aime, on ne compte pas. Un peu de pain, un peu de tomate, et beaucoup de satisfaction.

Voilà, la journée est finie. Une journée simple, belle, sans urgence. Comme pendant toutes ces vacances en réalité. On n’a pas couru. On n’a pas coché de cases. On a juste marché, observé, goûté, ri... Et profité.
Séville nous a laissé respirer aujourd’hui. Et nous, on s’est laissées faire.
Comme si après l’intensité des jours précédents, il fallait un jour pour digérer la beauté, pour la laisser infuser doucement.
Le lendemain, on repartirai à l’assaut de la ville. Mais ce soir là, on était bien. Pleinement.
