Jour 4. Et soudain, la clarté.
Pas celle qui aveugle, celle qui révèle. Celle qui ouvre grand, d’un coup, les yeux, le cœur, les bras. J’avais déjà été émerveillée, touchée, transportée… Mais là, quelque chose a basculé. Pas un simple « wouah », non. Plutôt ce souffle intérieur, ce vertige, ce frisson qui te dit : « Souviens-toi de ce moment. Il est rare. Il est vrai. »
Les Blondes avaient dit : « Allez, balade aujourd’hui. » Bien sûr, j’ai suivi. Sans poser de questions.
Je les aime pour ça (et pas que), pour cette façon qu’elles ont de préparer sans trop dire, de laisser la surprise intacte, de m’emmener là où je ne savais même pas que j’avais envie d’aller. Quelle richesse, de faire un voyage comme ça.
Quelques pas, quelques rues sous un ciel un peu capricieux, et puis…








Au passage, une manifestation. Rien d’extraordinaire, me direz-vous. C’est quand même la troisième que nous croisons en quatre jours… Moi qui pensais qu’il n’y avait que les Français pour contester tout le temps, visiblement, les Andalous savent aussi faire entendre leur voix. Une banderole, des chants, quelques sourires dans la foule… Et nous, qui continuons notre chemin, un peu amusées, un peu curieuses, toujours en mouvement.

Un arbre remarquable. Immense, tortueux, comme sculpté par le vent et les années. Ses racines semblaient sortir de terre. On s’est arrêtées un instant. Comme beaucoup de gens.



Au détour d’une rue… une université. Et pas n’importe laquelle. Celle de géographie (clin d’œil à ma fille. Et si la Sorbonne, c’était surcoté, finalement ?). Façade majestueuse, colonnes élégantes, détails soignés. Même les lieux d’études ont de la gueule, en Andalousie. On sent que l’art et l’histoire, ici, ne sont jamais très loin.






Je ne le savais pas, mais nous approchions du site de l’Exposition ibéro-américaine de 1929.
J’ai appris après coup que cette exposition avait été pensée pour célébrer les liens entre l’Espagne et l’Amérique latine. Mais à ce moment-là, je ne savais rien. Et c’est peut-être ce qui a rendu la claque encore plus belle.




Et nous y voilà, quelques pas plus loin…

La Place d’Espagne


Je crois que je n’étais pas prête. Rien, absolument rien, ne m’avait préparée à ça. Pas les photos (je n’en avais pas vues), pas les récits (je n’avais rien entendu), pas les pas dans la ville avant.
J’ai mis un pied sur l’esplanade et le temps s’est arrêté.
C’était immense, lumineux, vibrant. La brique rouge, les ponts, les azulejos, l’eau, les galeries en arc de cercle… C’était comme si Séville s’était donnée toute entière, dans un seul geste d’architecture.



Et moi, je suis restée là, le souffle coupé, la gorge serrée, les yeux qui piquent, la bouche ouverte.






Julie m’a regardée. Elle a vu ma réaction, mes yeux mouillés, mon cœur prêt à exploser.
Elle a souri doucement et m’a demandé : « C’est trop ? Il ne faut pas que ce soit trop… ». J’ai eu un peu de mal à parler. Mais j’ai soufflé, avec un demi-sourire, la voix tremblante :
« Laisse-moi un peu de trop… juste un petit peu, s’il te plaît. Juste pour une fois. » Et elle a compris. Bien sûr qu’elle a compris. Elle comprend toujours. Parce quelà, en ce lieu-là, ce n’était pas juste beau. C’était effectivement trop. Et c’était parfait… Et ce n’était pas dangereux.

Chaque détail était pensé.
Rien n’était là par hasard.
Chaque courbe, chaque carreau, chaque plafond semblait raconter une histoire.







Les 52 bancs en azulejos, les provinces d’Espagne colorées une à une… Les ponts qui symbolisent les anciens royaumes…Les colonnes, les ombres qu’elles dessinent, les reflets dans l’eau… C’était comme une chorégraphie immobile, parfaitement orchestrée.






Avant de repartir, on s’est approchées de la statue d’Aníbal González, l’architecte de cette folie douce. Il se tient là, immobile, le regard posé sur sa création. Majestueux. Silencieux. Et puis… sous son manteau, trois petites mains sculptées. Minuscule détail, presque invisible. Trois mains d’enfants, glissées là par les artistes qui ont réalisé la statue. Trois bébés nés cette année-là, cachés en hommage tendre et discret. J’ai trouvé ça trop mignon. Dans toute cette grandeur, dans cette démesure, il y avait ce geste intime, ce clin d’œil d’amour. Encore une fois, Séville me soufflait doucement : « Ici, même la pierre sait être tendre. »


La balade s’est poursuivie, presque naturellement, vers le Parc María Luisa. Un changement de rythme, une respiration. Ici, c’est la nature qui parle, doucement, calmement. Des allées ombragées, des palmiers, des fontaines, des oiseaux qui chantent, des canards qui barbotent, un chat qui boit dans une flaque.









ci, les rosiers de Banks sont déjà en fleur.

Et puis, on a pris le chemin du retour.


On a fait une rencontre minuscule. Un tout petit oisillon, blotti dans son nid, juste là, à hauteur d’yeux.

Samedi, jour de mariage. Et nous, comme par magie, arrivées juste au moment où la mariée sortait.
Voile au vent, confettis, robes longues, chapeaux élégants, regards brillants. Et quelle classe, quand même. Se marier à la cathédrale de Séville… Il y a des choix de vie qui imposent le respect. On s’est regardées, un peu amusées, un peu touchées. Ce n’était pas notre fête, mais je l’ai photographiée.



Retour à l’appartement, pour un déjeuner à l’heure espagnole. Au menu ? Salmorejo, évidemment. Parce qu’une obsession, ça se respecte.

Et puis… Et puis enfin, les churros ! On les attendait, on les avait mérités, et ils étaient à la hauteur.
Dorés, croustillants, encore chauds… Trempés dans un chocolat épais comme un câlin. Le serveur nous a bien regarder de haut en disant : « vous allez manger tout ça ? » oui ! Et alors ? Y a quoi ? Sers nous et tais toi !




Pour finir… une balade du soir. Sans but précis, juste le plaisir d’errer, de sentir la ville changer de lumière. Il y avait quelque chose de paisible, presque suspendu.











Derrière l’église du San Salvador, une petite porte entrouverte. Presque discrète, presque secrète. Et là… l’accès au patio que nous avions aperçu l’autre jour. Celui qui nous avait intriguées. Celui qu’on avait cru inaccessible. Un dernier cadeau pour cette journée déjà bien pleine. Le point final parfait.




Allez.
Il fallait bien que ça arrive.
Trop d’émotion, trop de beauté, trop de sucre…
Il paraît qu’on ne peut pas tout vivre intensément en une seule journée.
Mais Séville, elle, s’en fiche.
Elle donne, elle déborde (et moi avec), elle s’impose.
Et nous, on prend.
On dit oui.
J’ai rarement été aussi pleine de tout.
Et aussi bien, tout simplement.
Et ça faisait longtemps.
Et le jour 5 ?
On change un peu de rythme.
On s’éloigne, on découvre…
Une nouvelle lumière, d’autres couleurs, un autre souffle.
Mais chut…
la suite au prochain épisode.
